F Le Lay publie en 1903 un article intitué "Une résidence de Judicaël, roi de Domnonée" dans les Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Il analyse les récits légendaires de Saint Judicaël. Il donne la parole au Christ lors de la rencontre à Bodieu.
Voici l'article recopié :

F. LE LAY

UNE RESIDENCE DE JUDICAEL

ROI DE DOMNONÉE

M. de la Borderie, dans son Histoire de Bretagne, t. Ier, p 481, rapporte un remarquable trait de charité de saint Judicaël, roi de Domnonée. Voici le récit tel qu'il l'a emprunté à P. Le Baud, qui l'avait lui-même tiré d'Ingomar.

« Une fois advint que le roi Judicaël après my nuict retour- noit o sa compaignie d'une expédition faicte "en sa ville appellée Plaisir oultre la forest. Si descendit ignelement dessus son cheval vers l'église du peuple Mioci ainsi nommée pour illecques faire prières à Nostre Seigneur. Et comme ses gens s'avançassent de chevaucher, ils parvindrent jusques à un gué de chariots sur le fleuve Innano (ou) Niniano sur la rive duquel ils trouvèrent un méseau qui à voix enrouée requérait passage, car lors y avoit si grande habundance de eaue que nul homme à pié sans péril ne le peust trespasser. »

M. de la Borderie résume ensuite le récit du vieil historien. Pendant que le roi priait, ses compagnons continuèrent leur route vers le château de Judicaël. Arrivés au gué voisin de cette résidence, ils aperçurent le lépreux qui, d'une voix lamentable, leur demanda passage; ils le repoussèrent avec « abhomination ». Quelque temps après parut le roi; il entendit la plainte du misérable, et, plus compatissant, il prit le lépreux en croupe et doucement le déposa sur l'autre bord.

« Cette sublime charité, continue l'historien, excita l'admiration des contemporains, et, peu de temps après, l'on racontait qu'au moment de quitter le roi, le lépreux, radieusement transfiguré en Nostre Seigneur, lui avait dit : « Tu es bien-heureux, Judicaël, et plus encore le seras tu, car pour m'avoir honoré sur terre, tu seras honoré et exalté en la terre et au ciel. »

Voilà le fait, mais où se passa-t-il ? et où s'élevait le château de Judicaël ?

Avant de répondre à ces deux questions et comme point de départ, il faut d'abord identifier l'église et le peuple Mioci. C'est, d'ailleurs, ce que M. de la Borderie a fait avec soi), habituelle précision. Le peuple Mioci est sans nul doute le Plebs Mioci devenu plus tard Plou Mioc et aujourd'hui Plu- mieux; c'est une commune située sur les confins du département des Gôtes-du-Nord, à trois kilomètres de la Trinité-Porhoët, chef-lieu de canton du Morbihan.

L'endroit où Judicaël a rencontré le lépreux existe donc quelque part au delà de l'église de Plumieux, sur la rive droite du Ninian, et le château au delà de ce petit fleuve, à proximité de sa rive gauche.

M. de la Borderie le place en Bodieuc, village de Mohon, distant de Plumieux de deux lieues ; il appuie son opinion sur ce fait qu'en ce village se rencontrent quelques vestiges d'un ancien camp, contemporain, dit-il, de l'âge breton primitif, et aussi sur cet autre fait que les habitants du pays appellent ces ruines Camp des Rouets. Par une très habile, mais aussi, à notre avis, trop subtile interprétation, M. de la Borderie transforme Camp des Rouets en « Camp d'er Roue », autrement dit Camp ou Château du Roi. Mais que vaut cette interprétation?

Pour nous, malgré ce rapprochement, le doute n'est pas possible; le château de Judicaël s'élevait non pas à Bodieuc, mais sur l'emplacement actuel de la petite ville de la Trinité- Porhoët.

Si nous connaissions le Plessis, la villa de plaisir, d'où était parti le roi, la question se simplifierait considérablement. M. de la Borderie ne l'a pas cherché ou ne l'a pas trouvé. Serons-nous plus heureux? Dans un rayon de vingt kilomètres, il existe quatre Plessis, deux au nord, deux au sud de l'église de Plumieux. Venant de l'un des deux premiers, le roi était nécessairement obligé de passer par Plu- mieux pour gagner soit Bodieuc, soit la Trinité; en revanche, s'il venait de l'un des deux autres, Judicaël, pour atteindre Bodieuc, devait revenir sur ses pas, tandis qu'il ne faisait que continuer la route qui mène à la Trinité. Pour s'en convaincre, il n'est que de jeter un coup d'œil sur le croquis ci-contre. Or, sur trois de ces Plessis, l'histoire et la tradition restent muettes; il n'en est pas ainsi du quatrième, celui de Lanouée, appelé le Plessis-Jaulme, et sa proximité de Plu- mieux et de la Trinité (quatre et sept kilomètres), les vieilles maisons qu'on y rencontre, et aussi la tradition qui place là le territoire de chasse des comtes de Porhoët, nous inclinent à croire que c'est en cet endroit qu'il faut chercher la ville de plaisir du roi Judicaël. D'ailleurs, voici en outre ce qu'on lit dans la Géographie des Côtes-du-Nord de M. Gautier du Mottay (Loudéac, p. 715) : .

« Cette paroisse (Loudéac) existait donc au XIIe siècle et nous ne savons sur quoi on se base pour attribuer son origine à de prétendus rendez-vous de chasse qui auraient été fixés pendant de longues années au lieu où la ville est aujourd'hui bâtie, lorsque des documents très anciens établissent que c'était à Lanouée que les comtes de Porhoët avaient leurs réserves de gibier de toute nature. » Et chacun sait que les comtes de Porhoët ont été peut-être avant, assurément dès le Xe siècle, les héritiers et les successeurs des rois de Domnonée dans cette partie de la Bretagne. Y a-t-il maintenant trop grande présomption à placer au Plessis-Jaulme, en Lanouée, la villa de Judicaël? Mais, s'il en était ainsi, son château ne pouvait pas se trouver à Bodieuc (voir le croquis). Et faut-il encore ajouter que la voie romaine de Vannes à Corseult passait à Lanouée, à Plumieux, ou, plus exactement, à quelques mètres de Plumieux, entre cette localité et la Trinité. Cette voie devait être en fort bon état à l'époque dont il s'agit, puisqu'on en reconnaît les traces.

de la route de Plurnieux à la Trinité-Porhoët. C'est sur ce plateau qui domine la vallée que devait s'élever la villa ou château de Judicaël, et c'est là, à l'entrée de ce gué doublé aujourd'hui d'un pont (le pont Judicaël) d), que le roi a accompli son acte de dévouement.

En effet, l'existence d'une agglomération gallo-romaine sur ce plateau est attestée par les briques à rebord et les fragments très nombreux de poteries qu'on y trouve en abondance. Nous-même nous avons constaté l'existence de ces vestiges gallo-romains, et, pour en découvrir de nouveaux, il n'est que de faire quelques pas sur la route de la Trinité à la Genardière, au lieu dit « les Poteries. » Et M. Le Mène, dans sa Monographie, ajoute : « Les Bretons ont occupé ce pays comme tout le voisinage, et saint Judicaël, roi de Domnonée, y a exercé son autorité. » Mais qu'est-ce qui prouve que cette agglomération était une villa gallo-romaine, puis une villa bretonne? C'est qu'avant rétablissement des bénédictins de Saint-Jacut de Landovar, ce petit territoire s'appelait tout simplement « villa » ; c'est seulement au XIIe et début du XIIIe siècle qu'elle a pris le nom de villa de Trinitate .

En effet, un des prieurs dont il est fait mention dans une charte de 1118 est qualifié Prior Trinitatis ou Prior de Villa de Trinitate. Et cette qualification provient de ce que l'église du Prieuré avait été dédiée à la Trinité.

D'ailleurs point n'est besoin de grand effort d'imagination pour reconnaître, sur remplacement de la Trinité actuelle, une ancienne villa; il n'est que de jeter un coup d'oeil sur la topographie et la disposition de la petite ville. La Trinité ne possédait aucune dépendance extérieure à son agglomération; bien plus, les paroisses voisines de Mohon et de Plumieux empiétaient sur une grande partie de ses faubourgs. Jusqu'en 1847, le presbytère, situé à 50 mètres à peine de l'église, était en Motion, et aujourd'hui encore, une partie de la ville, le Pontfavrol, appartient à Plumieux. Il n'est enfin qu'à se reporter à une délibération du conseil de la paroisse pour affirmer l'ancienneté de cette villa (25 septembre 1770) : « II existe dans notre ville une bien vieille chapelle, dédiée à saint Judicaël et à saint Méen. Cette chapelle fut anciennement l'église paroissiale... En y creusant, les années dernières, pour fondre une cloche, on y trouva des ossements humains. » Or, depuis la désaffectation de cette église, c'est-à-dire depuis le commencement du XIIIe siècle, il n'y fut jamais fait d'inhumation. Donc, avant cette époque, la villa avait une réelle importance, encore attestée par une charte de 1251. Dans cet écrit, Pierre de Chemillé et Aliénor de Porhoët, sa femme, par accord intervenu entre eux et les prieurs de Saint- Jacut et de la Trinité, consentaient à réédifier la Cohue W. La Cohue devait tomber en ruines, puisqu'il fallait la rebâtir ; elle avait donc plusieurs siècles d'existence, preuve certaine de l'ancienneté et de l'importance de la ville. N'est-il pas dès lors naturel de penser que Judicaël avait là une villa où il venait de temps à autre, surtout à l'époque des chasses.

A la mort du roi, survenue en 658, fut-elle délaissée? Du moins, à partir du VIIIe siècle, l'histoire des chefs de la Dom- nonée est fort obscure. Plus tard, la villa devint la propriété de la maison de Porhoët qui la céda, au milieu du XIe siècle, aux moines de Saint-Jacut.

Quoi qu'il en soit, le souvenir du roi charitable et de son dévouement s'est perpétué là à travers les âges.

Le gué où s'est passé le fait rapporté par Ingomar se nomme et s'est toujours nommé le gué ou pont Saint-Judicaël, et à l'endroit même où le roi prit le lépreux en croupe s'éleva cette église dont l'ancienneté est attestée et par son architecture romane et par la tradition. Cette église n'a été édifiée sur cet emplacement que pour commémorer cet acte de charité, et voilà pourquoi elle fut dédiée à saint Judicaël. Comment, en effet, expliquer autrement la raison qui fit bâtir cette chapelle sur la rive droite du Ninian où elle demeura toujours isolée du reste de la ville? N'est-ce pas aussi la raison pour laquelle, lorsque le souvenir de Judicaël commença à s'estomper dans la brume du passé, lorsque les Bénédictins eurent bâti au cœur de la villa, au XIIe siècle, une église grande et spacieuse, les habitants abandonnèrent leur vieille chapelle ? Encore ne l'abandonnèrent-ils jamais complètement, car jusqu'au siècle dernier on ne faillit jamais à y dire la messe W. C'est que la population de la ville, aussi bien que celle des environs, demeura toujours profondément attachée au culte et à la chapelle Saint-Judicaël, et tous les ans, jusqu'à la Révolution, les lépreux, les pelés, les galeux du Ponlrocoët y vinrent en foule, dévotieux pèlerins, demander au roi compatissant soulagement à leurs misères et à leurs afflictions. Ce pèlerinage seul ne témoigne-t-il pas suffisamment en faveur de la Trinité ? La tradition constante confirme cette très naturelle conclusion.

Avant de terminer cette modeste étude, réunissons-en les divers éléments.

La Trinité-Porhoët, située à trois kilomètres de l'église de Plumieux, sur la rive droite du Ninian, fut dès les premières lueurs du Moyen-Age, une villa importante ; elle communiquait avec Plumieux par un gué, le gué Saint-Judicaël, à l'entrée de ce gué, au bord de la rivière, s'élevait, à une époque antérieure au XIIe siècle, une chapelle dédiée à saint Judicaël, et à laquelle, de temps immémorial, venaient en pèlerinage les lépreux des environs.

Aussi, pour nous, n'est-il pas douteux, si M. de la Borderie avait mieux connu l'histoire de ce tout petit coin du Poijitro- VA coët, qu'il n'eût rendu à la Trinité-Porhoët l'honneur qui lui revient d'avoir été une des résidences favorites du roi de la Domnonée, le roi au cœur vaillant, à l'âme généreuse et profondément humaine.